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« L’avenir du monde, c’est l’agriculture familiale. » Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
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MC : Le constat, en Afrique de l’Ouest en tout cas, c’est que dans les conditions actuelles d’exploitation agricole sous pluie ou d’élevage traditionnel, un paysan ne peut pas obtenir plus de 500 euros net de revenus par an. Les raisons sont connues. L’agriculture nécessite des investissements, or les taux du crédit, sauf au Sénégal qui est à 7,5%, sont entre 14 et 24%.

LES AFRIQUES.COM
 Mamadou Cissokho vient de publier Dieu n’est pas paysan qui retrace le mouvement paysan en Afrique de l’Ouest. Son combat, c’est celui de l’agriculture familiale, respectueuse de l’environnement.


Mamadou Cissokho : « Qui peut contrôler une multinationale qui a trois millions d’employés et qui travaille dans 150 pays. »

Propos recueillis par Chérif Elvalide Sèye, Dakar

 

Les Afriques : Pourquoi, paysan, écrivez-vous un livre ?

Mamadou Cissokho : Parce que l’on me l’a demandé et cela a été très dur. Je ne voulais pas, parce que c’est l’histoire d’un mouvement de plusieurs milliers de gens qui ne parlent pas français. Mais ce sont eux-mêmes qui ont insisté en disant, si nous ne parlons pas français, nos enfants si. Il faut qu’ils sachent que nous, nous avons fait quelque chose. Mais nous avons prévu aussi de traduire le livre dans les langues nationales. Tous nos partenaires des ONG qui nous ont soutenus, ont également insisté pour ce récit.

Tous les paysans du monde savent que la nature a ses limites.

 

LA : Ecrire impose du recul, de la distance. Avec le recul, comment jugez-vous ce que vous avez fait comme mouvement paysan ?

MC : Je pense que nous avons fait un travail douloureux, fatigant, qui n’a pas porté les fruits conformes au coût du combat. Nous avons fait ce processus pour anticiper sur la situation que nous vivons aujourd’hui. Mais, malheureusement, notre vie ne s’est pas améliorée comme on le souhaitait. Il y a quand même une part de satisfaction, c’est que nous sommes maintenant fiers d’être paysans, de vivre avec nos familles dans nos villages. C’est à partir de cette fierté retrouvée, après la grande frustration et la honte d’être paysans, que nous réalisons que nous ne sommes pas les damnés de la terre. Au contraire,

nous sommes un maillon indispensable et l’avenir ne peut se bâtir sans nous.

 

LA : Est-ce que vous ne donnez pas raison à Sarkozy quand il évoque votre immobilité ? Depuis l’indépendance, vous en arrivez seulement maintenant à recouvrer votre fierté.

MC : Sarkozy a fait une erreur fondamentale. Par rapport au système de production, tous les paysans du monde sont liés à la nature. Lui-même pourquoi fait-il

son « Grenelle de l’environnement » ? Tous les paysans du monde savent que la nature a ses limites, qu’elle n’est pas totalement prévisible. Les paysans

n’ont fait nulle part la révolution agricole, c’est la recherche, c’est la science. Respecter la nature, c’est ce que tout le monde demande aujourd’hui. Si les paysans africains, comme français, se sont toujours préoccupés du lien entre nature et action, ce n’est pas un défaut, au contraire. Quand ils ont voulu lancer la farine animale, les paysans leur ont dit, non, on ne peut pas rendre les herbivores carnivores. Ils n’ont pas écouté et il y a eu la vache folle.

Quand ils ont voulu enfermer 25 000 poussins pour faire des poulets en quelques heures, on leur a dit non. Ils n’ont pas écouté et il y a eu la dioxine. Les grippes aviaire et porcine rappellent aussi qu’il faut tenir compte des impératifs de la nature. Oui à la science, mais sans perdre notre âme.

Sarkozy a eu sa réponse, c’est la crise économique que vit le monde et qui l’empêche de dormir.

Nous sommes le maillon indispensable dans la société. L’avenir ne peut se bâtir sans nous.

Il faut revenir à un mode de vie qui respecte l’environnement. Donc on revient au conseil des sages paysans africains qui traversent les siècles, « fais ce que tu peux, dis ce que tu sais, et tu n’auras point d’insomnie ».

 
LA : Pourquoi l’agriculture ne décolle-t-elle pas en Afrique ?

MC : Le constat, en Afrique de l’Ouest en tout cas, c’est que dans les conditions actuelles d’exploitation agricole sous pluie ou d’élevage traditionnel, un

paysan ne peut pas obtenir plus de 500 euros net de revenus par an. Les raisons sont connues. L’agriculture nécessite des investissements, or les taux du

crédit, sauf au Sénégal qui est à 7,5%, sont entre 14 et 24%.

Il ya aussi la nécessaire protection : toutes les agricultures qui se sont développées ont été protégées et ont reçu des financements publics importants.

Ensuite, l’agriculture ne peut pas se développer sans des revenus garantis. Sans la résolution de ces problèmes, après nous, il n’y aura plus de paysans.

 

LA : Y a-t-il encore de l’avenir pour l’agriculture familiale ? Ne faut-il pas vendre à des multinationales ? Les paysans seront des ouvriers agricoles ou

feront autre chose, mais au moins, la production sera suffisante.

MC : C’était la recommandation de l’ajustement structurel. Et c’est la cause de la crise actuelle, c’est la crise des multinationales. Ce que les gens

refusent de reconnaître, c’est qu’avec les multinationales, il n’y a plus de contrôle. Qui peut contrôler une multinationale qui a trois millions d’employés,

travaille dans 150 pays ? Ce système ne profite qu’aux spéculateurs, qui prennent de la richesse partout, se réfugient dans des paradis fiscaux et ne payent

rien nulle part.

Sur l’agriculture, ce système a échoué. Il y débouche sur une crise alimentaire. Et le nouveau combat en Occident est de revenir à une agriculture plus

humaine qui respecte l’environnement, à notre agriculture familiale qu’on disait rétrograde. Aujourd’hui, aux Etats-Unis, 20% des consommateurs traitent

directement avec les producteurs. Ils ne font plus confiance aux supermarchés, ils veulent savoir qui leur vend.

Le non-dit de votre question, c’est « êtes vous capable de produire assez pour nourrir tout le monde ? » Je dis oui. C’est l’ajustement qui nous a imposé des

produits cultivés ailleurs, subventionnés pour nourrir les consommateurs urbains, victimes eux aussi de l’ajustement. Avec l’OMC, l’ouverture de nos marchés

nous est imposée. Nous demandons à nos gouvernements pourquoi les pays africains sont les meilleurs élèves de ces mesures qui nous empêchent de nous

développer et qui ne sont même pas respectées par ceux qui les ont créées.

L’avenir du monde, c’est l’agriculture et l’avenir de l’agriculture, c’est l’agriculture familiale. Parce qu’elle est plus humaine, ne dégage pas beaucoup de

CO2 et est une pépinière de création d’emplois.

 

LA : Vous ne vous découragez jamais ? Pourquoi les choses n’avancent pas ?

MC : Cela a commencé. Mais, fondamentalement, il faut un marché régional, c’est la CEDEAO, un marché de 430 millions de personnes dans vingt ans. Mais ce

marché doit être protégé. Ce que ne permet ni l’article 24 de l’OMC, ni l’APE. Le marché, le marché comme s’il était piloté par des anges.

Depuis les pharaons, l’alimentation est une question politique. C’est la survie, c’est la stabilité, c’est la paix. C’est la famine qui fait tomber les rois.

La première décision, c’est de dire on doit manger. Cela ne se négocie pas. La première souveraineté n’est pas militaire, elle est alimentaire. Je ne me

décourage pas, parce que c’est ma vie.

 

* GRAD, Présence africaine, Paris, 2009.
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