|
L’extrême gravité, l’exceptionnelle ampleur de ce scandale impose encore aujourd’hui
l’omerta. Deux ou trois tours de passe-passe, dont l’usage trompeur du « droit des peuples
à disposer d’eux-mêmes » est l’un des exemples éclatants, servent d’écran de fumée.
AFRIK.COM par Alexandre Gerbi, pour l'autre afrik
Décolonisation : « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » théorique et déni
démocratique bien réel
par Alexandre Gerbi, pour l'autre afrik
A Gilbert Comte et à Samuel Mbajum
Appréhender l’histoire de la décolonisation française sans idée préconçue, c’est découvrir
la trajectoire d’un pays qui se désagrégea par refus du métissage et appât du gain. Ou, si
l’on préfère, qui mourut du refus de la métropole d’accorder l’égalité politique réelle
aux populations d’outre-mer, et préféra s’en débarrasser. Pareil état de fait devrait
scandaliser tout esprit républicain attaché à l’expression démocratique, en particulier
tout esprit de gauche. Or il n’en est rien. Pourquoi ? C’est qu’il est difficile, voire
impossible pour beaucoup de nos contemporains, d’envisager les choses sous cet angle.
L’origine de la difficulté, ou plutôt du blocage, sont multiples. Nous essaierons de les
envisager une à une, malgré leurs entrelacements.
Parmi l’éventail des leurres qui brouillent le jugement sur la décolonisation, il en est
un crucial : le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».
Celui-ci permit à la fois de justifier et de maquiller en victoire démocratique et
humaniste inscrite dans « le sens de l’Histoire », ce qui fut en réalité un dégagement
répondant à des considérations raciales, civilisationnelles et financières.
La dimension populaire et démocratique, voire spontanée, de la « marche des peuples vers
l’indépendance » fut la grande raison toujours invoquée pour justifier, parfois en toute
bonne foi, un processus qui consista fondamentalement en la mise à l’écart et à la
neutralisation démocratique des populations africaines, leur assujettissement et la
vassalisation de leurs Etats, enfin la mise en coupe réglée de leurs territoires.
Or au-delà des affirmations et des slogans, qu’en fut-il concrètement du « droit des
peuples à disposer d’eux-mêmes » ?
A travers tout le domaine ultramarin de la France, seuls deux territoires firent l’objet
d’un référendum d’autodétermination sur la question de la sécession : le petit comptoir de
l’Inde Chandernagor en 1949, et l’Algérie en 1962. Dans les deux cas, les référendums
furent organisés dans des territoires déjà investis, depuis plusieurs mois, par les
troupes « adverses », avec le consentement des autorités françaises. Les résultats en
portent les stigmates : 99% de OUI à Chandernagor pour la sortie de l’Union française en
1949, 99,72% de OUI en Algérie en 1962 pour l’indépendance. Partout ailleurs, de
l’Indochine à l’Afrique en passant par les quatre autres comptoirs de l’Inde française,
aucun référendum ne fut organisé. Tous les territoires accédèrent à l’indépendance sans
que les populations soient consultées. En d’autres termes, la Constitution, qui exigeait
que les populations se prononcent, fut chaque fois contournée, transgressée ou violée.
A examiner les faits de plus près encore, c’est-à-dire en allant se faufiler dans les
coulisses du pouvoir, là où l’on parle sans souci des micros et de leurs fâcheux échos, ce
que permet en particulier le trop méconnu C’était de Gaulle d’Alain Peyrefitte (Fayard,
1994), on découvre que l’indépendance fut imposée par le gouvernement métropolitain dans
des conditions antidémocratiques, au gré de considérations civilisationnelles (notamment
religieuses, l’Islam étant perçu comme un extrême danger), raciales, et enfin financières.
Car bien davantage que l’indépendance, ce que réclamaient les Ultramarins, c’était
l’égalité. Tel était le grand problème. A Paris, chacun le savait et feignait de ne pas
s’en apercevoir. Bien entendu, face aux journalistes sagement assis en conférence de
presse, le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », bien que perpétuellement bafoué,
servait de justification autant que de paravent…
* *
Il n’est pas si banal, dans l’histoire du monde, de voir un pays abandonner volontairement
des territoires et des populations. A fortiori quand ceux-là représentent plus des neuf
dixièmes de sa superficie totale, et quand celles-ci représentent les trois quarts de sa
population totale – et à terme encore davantage.
Ce processus étonnant – et majeur, puisqu’il concerna l’une des principales puissances
d’Europe et la moitié d’un continent, l’Afrique – put avoir lieu à condition que se
conjuguent de puissants facteurs. On sait, en particulier, le rôle que jouèrent dans cette
affaire les Etats-Unis et l’Union Soviétique. Or leurs relais en France étaient nombreux,
dans la classe politique, les syndicats et les milieux intellectuels. En dépit de leur
antagonisme sur d’autres sujets, l’ensemble de ces forces jouèrent un rôle important, et
convergèrent pour le « largage » de l’Outre-Mer français.
Justifiées par d’honorables motifs dont en particulier le « droit des peuples à disposer
d’eux-mêmes », la décolonisation prônée par les Etats-Unis et l’Union Soviétique répondait
évidemment à de tout autres objectifs. Sortis grands vainqueurs de la Seconde Guerre
mondiale, Etats impérialistes et volontiers oppresseurs de leurs propres minorités, «
démocraties » guère pluralistes (dangereux d’être communiste aux USA, dur-dur d’être
capitaliste en CCCP…), tous deux cherchaient à faire reculer leurs rivaux communs à
l’échelle planétaire, au nom, respectivement, des idéologies dites « libérale » ou «
socialiste ». La France faisait évidemment partie de leurs principaux rivaux à terme, dans
tous les domaines, économique, politique, culturel, idéologique... Or le choc de deux
guerres mondiales consécutives, dont la dernière tout récemment, laissait la France
momentanément très affaiblie. Le moment semblait venu de peser le plus possible, en
profitant de l’occasion pour l’abattre. Mieux encore, son démembrement marquerait
l’ouverture possible de nouvelles zones d’expansion…
Dans ce contexte où la pression s’exerçait officiellement, à l’extérieur comme à
l’intérieur de l’Hexagone, en vertu de nobles et généreuses causes, dans les faits à des
fins âpres et peu soucieuses de la vie humaine et de son bien-être, l’Outre-Mer français
joua sa partie, en réclamant l’égalité politique.
Le programme affiché par les Ultramarins, en particulier par les Africains, retentissait
comme un cri : l’égalité ! pour bâtir avec la métropole une grande République égalitaire
et fraternelle, où les cultures, au lieu de s’affronter, de se dénigrer ou de se nier
absurdement, se fécondent et s’enrichissent mutuellement.
|